Clémence Aznavour, Les corps dans l’œuvre de Marivaux : Approches générique, morale et empiriste, sous la direction d’Elisabeth Lavezzi

 

Résumé : Si Marivaux est connu pour son analyse des sentiments et de la métaphysique du cœur, ses personnages, dotés d’une vie intérieure complexe, ont aussi un corps. Afin de proposer une lecture méthodique et transversale du corps, nous prenons comme corpus de départ l’intégralité des œuvres de Marivaux, sans distinction de genre ni d’époque. Il en ressort qu’il n’y a pas un corps marivaudien, unique et systématique qui traverserait toutes les œuvres marivaudiennes sans être affecté par le contexte de production, mais des corps qui correspondent à des époques et à des choix d’écriture. Pour établir ces ensembles génériques et chronologiques, nous nous intéressons aux particularités des différents genres littéraires (roman, théâtre, périodique, travestissement burlesque etc.) pratiqués par Marivaux et au contexte de production des œuvres marivaudiennes (la seconde Querelle des Anciens et des Modernes, le renouvellement de l’Académie royale des sciences et le contexte philosophique de la diffusion de la théorie empiriste de Locke).


Flavia BujorUne poétique de l’étrangeté : plasticité des corps et matérialité du pouvoir (Suzette Mayr, Marie NDiaye, Yoko Tawada), sous la direction d’Emmanuel Bouju

 

Résumé : La poétique de l’étrangeté est l’une des expressions d’un “retour au corps” du roman contemporain, par lequel celui-ci interroge sa propre capacité à représenter le monde social. Dans l’œuvre de Suzette Mayr, de Marie NDiaye et de Yoko Tawada, le corps apparaît comme un objet étrange, dont l’évidence naturelle ne va plus de soi. Il est caractérisé par sa malléabilité voire par ses métamorphoses ; en même temps, il porte les marques des catégories de la domination. La poétique de l’étrangeté peut être interprétée comme une traduction littéraire du tournant théorique « matérialiste queer », qui s’efforce de penser à la fois la dynamique du pouvoir à partir de la production des subjectivités et le caractère structurel de la domination à partir de bases économiques. Au sein du corpus, le corps est à la fois « dénaturalisé » et ressaisi comme le signe d’une histoire intersectionnelle, déployée par le processus narratif. Il n’est pas tant l’expression d’une vérité de l’identité que la construction fictionnelle d’un « point de vue situé ». C’est pourquoi son étrangeté est indissociable de sa valeur narrative : c’est à partir d’un corps fictif que s’écrit une certaine perception du monde, que se redéfinissent les formes romanesques, et que se crée un usage « étrange » de la langue. Ces mutations esthétiques rendent compte, dans des termes propres au corpus, d’une possible rupture épistémique, à partir de laquelle la nature même du corps se voit réévaluée. En s’appuyant sur un dialogue entre la théorie et la fiction, qui prend source dans leur étrangeté réciproque, il s’agit d’ouvrir quelques pistes de réflexion sur l’imaginaire contemporain du corps. Par-là, c’est aussi une certaine reconfiguration littéraire du monde social qui est impliquée.  


Gaëlle DebeauxMultiplication des récits et stéréométrie littéraire. D’Italo Calvino aux épifictions contemporaines, sous la direction d’Emmanuel Bouju

 

Résumé : Depuis les romans oulipiens d’Italo Calvino – Si par une nuit d’hiver un voyageur et Le Château des destins croisés – jusqu’aux hypertextes de fiction se joue une redéfinition de la forme et des enjeux de l’enchâssement narratif. Ce travail vise, à partir d’un corpus contemporain, à explorer les mutations que connaît cet agencement de récits perçu comme traditionnel et théorisé en France dans les années 1960 par Gérard Genette et Tzvetan Todorov. Nous proposons, avec la notion de multiplication des récits, un assouplissement de ses contours afin d’aborder un corpus d’œuvres romanesques cherchant à tisser ensemble plusieurs récits tout en brouillant les repères hiérarchiques impliqués par les notions d’enchâssement ou d’insertion. Croisant approche narratologique et prise en compte de la réception, ce travail se donne pour objectif d’interroger ce qu’est la multiplication des récits en ne perdant jamais de vue ses effets, en particulier sur la mise en intrigue (P. Ricœur) : comment comprendre et analyser la réception passionnée (R. Baroni) du lecteur face à des œuvres parfois monstrueuses, entremêlant les strates narratives et courant le risque du désordre, de la perte et de l’illisible ? Nous proposons de suivre à la trace le lecteur intrigué, protagoniste de cette étude et arpenteur ou géomètre des espaces fictionnels et textuels ouverts par la multiplication des récits, à travers sa progression dans des romans – imprimés ou numériques – qui placent au cœur de leurs enjeux la question du dispositif narratif.


Geneviève Dragon, La masure et le mausolée. Le roman de la frontière entre Mexique et États-Unis, sous la direction d’Emmanuel Bouju et Bertrand Gervais

 

Résumé : Ce travail porte sur le territoire mythique de la frontière entre le Mexique et les États-Unis, à l’aune de la littérature romanesque. Produit d’une histoire conflictuelle, la zone frontalière est au cœur d’une actualité terrible et spectaculaire. La violence des narcos, les milliers de migrants risquant leur vie à travers le désert, les féminicides innombrables et impunis : tout exprime la violence et l’excès. Prenant pour point de départ ce constat d’une réalité extrême et spectaculaire, cette étude montre la complexité d’un lieu mêlant différentes représentations. Ce phénomène est nommé hypertopie. Le corpus romanesque composé d’écrivains étatsuniens (James Carlos Blake, Cormac McCarthy), mexicains (Yuri Herrera, Eduardo Antonio Parra) et plus largement latino-américains (Roberto Bolaño) sert de contrepoint critique à cette hypertopie, conçue comme un débordement romanesque de la fiction sur le réel. L’étude de ces romans dévoile une représentation paradoxale de la frontière, mobile, qui s’efface et disparaît. Le travail définit le « roman total » ou roman de la porosité, capable d’accueillir en son sein une interrogation inquiète face au chaos du monde, contre lequel la littérature tente de faire front. Pour aborder un tel lieu, l’étude se propose une approche non seulement comparatiste (par des emprunts à la géocritique et des références à l’imagologie) mais plus largement interdisciplinaire, croisant géographie, histoire, anthropologie et arts plastiques. 


Hélène GiannecchiniAlix Cléo Roubaud, photographe et écrivain : l’élaboration de l’oeuvre, sous la direction de Jean-Pierre Montier et Vincent Lavoie

 

Résumé : Alix Cléo Roubaud (1952-1983) était une photographe et écrivain d’origine canadienne. D’abord connue comme l’épouse du poète et mathématicien Jacques Roubaud, ou l’amie du réalisateur Jean Eustache, Alix Cléo Roubaud a longtempsété découverte par d’autres oeuvres que la sienne. Jusqu’en 2009, seul son Journal publié aux éditions du Seuil en 1984, permettait de découvrir ses textes et ses images. Cet ouvrage qui a permis à l’oeuvre de ne pas sombrer dans l’oubli aégalement, en l’assimilant entièrement au registre de l’intime, durablement influé sur sa réception.Cette thèse, fondée sur un corpus essentiellement inédit de plus de six cents photographies, de centaines de lettres et de textes théoriques de l’artiste, propose une nouvelle lecture de l’oeuvre. Faisant fond sur la dimension inachevée de sa production, ce travail de recherche s’attache à l’étude de l’élaboration des textes comme des photographies, mettant au coeur de son propos les notions d’intention et de production qui découvrent le faire de l’oeuvre plutôt que l’oeuvre fait.Dans une perspective photolittéraire, cette thèse propose une analyse des différentes écritures de soi développées par l’artiste, de la dimension photographique de son oeuvre, à savoir la production de photographies et la construction d’une théorie originale de l’image et, enfin, des différents moments de la réception de l’oeuvre qui ont contribué à sa compréhension, comme à sa qualification.


Adeline LatimierLire le nom propre dans le roman médiéval : onomastique et poétique dans le roman arthurien tardif en vers (Les Merveilles de Rigomer, Claris et Laris, Floriant et Florete, Cristal et Clarie, Melyador), sous la direction de Christine Ferlampin-Acher

 

Résumé : Les XIIe et XIIIe siècles voient se développer les romans arthuriens, en vers puis en prose, qui connaissent encore un vif succès à la fin du Moyen Âge. Alors qu’une mode arthurienne croît dans certaines cours, le roman arthurien doit se renouveler et les auteurs sont pris entre deux exigences. La cohérence de la matière arthurienne reposant en particulier sur une onomastique (toponymes et anthroponymes) sans cesse reprise, les auteurs doivent à la fois conserver une onomastique identifiable et renouveler personnages et lieux en introduisant de nouveaux noms propres. Nous étudierons ainsi les modalités et les enjeux de l’onomastique dans les romans arthuriens tardifs. Après avoir dressé un bilan des études onomastiques et mis en évidence l’articulation entre les enjeux anthropologiques, les pratiques attestées et la tradition littéraire, nous établirons une typologie des noms propres dans le corpus qui s’appuiera non seulement sur les éditions, mais prendra aussi en charge les variantes attestées par les manuscrits. Nous analyserons également les noms pour leur réalisme et leur pouvoir de suggestion chez le lecteur, et examinerons leur rôle dans la structure de l’intrigue. À partir de la typologie, de l’analyse sémantique et poétique et de l’étude des rapports à l’onomastique réelle, on situera la pratique des romans tardifs et on cernera la spécificité des noms propres dans le corpus choisi.


Laurence Le GuenLittératures pour la Jeunesse et photographie, mise à jour et étude analytique d’un corpus éditorial européen et américain, des années 1860 à aujourd’hui, sous la direction de Jean-Pierre Montier

 

RésuméSi la littérature pour la jeunesse est fréquemment illustrée de dessins, qu’advient-il lorsque ces illustrations sont des photographies ? Le corpus d’œuvres pour la jeunesse illustrées de photographies, dont la recension était à peine entamée et qui s’avérait plus conséquent que supposé, requérait d’être étudié sous divers angles. L’ambition de cette thèse est de mettre en évidence les liens étroits entre les livres pour la jeunesse et l’illustration par la photographie et de mesurer les incidences des relations entre ces deux arts ou genres « mineurs », selon des perspectives historiques et géographiques larges. En circulant dans les littératures européennes et nord-américaines, de 1860 à nos jours, cette thèse démontre que la production photolittéraire pour enfants se constitue comme un véritable genre éditorial, même si aujourd’hui encore ces productions sont occultées sous l’appellation de « Littérature de jeunesse » ou, dans le monde anglo-saxon, sous celle de « Picturebooks ». Cette étude, s’inscrivant dans le champ de la photolittérature, met à jour les agencements des dispositifs phototextuels et examine comment texte et photographies s’articulent pour faire sens pour un jeune lecteur. Elle retrace aussi les liens entre quelques théories pédagogiques et la réception critique de ces ouvrages, exposant la façon dont elles sont solidaires de certaines options éditoriales.


Servanne MonjourLa littérature à l’ère photographique : mutations, novations et enjeux (de l’argentique au numérique), sous la direction de Jean-Pierre Montier et Catherine Mavrikakis

 

Résumé : Désormais, nous sommes tous photographes. Nos téléphones intelligents nous permettent de capter, de modifier et de partager nos clichés sur les réseaux en moins d’une minute, tant et si bien que l’image photographique est devenue une nouvelle forme de langage. Réciproquement, serions-nous également tous écrivains ? Il existe en effet une véritable légitimité historique à penser que la notion d’écrivain, comme celle de photographe, s’étend le long d’un paradigme allant de la « simple » possession d’une aptitude technique jusqu’à la gloire des plus fortes figures de la vie culturelle collective. Cette thèse vise à déterminer comment se constitue une nouvelle mythologie de l’image photographique à l’ère du numérique, comprenant aussi bien la réévaluation du médium argentique vieillissant que l’intégration d’un imaginaire propre à ces technologies dont nous n’avons pas encore achevé de mesurer l’impact culturel sur nos sociétés. À cet égard, la perspective littéraire est riche d’enseignements en termes culturels, esthétiques ou même ontologiques, puisque la littérature, en sa qualité de relais du fait photographique depuis près de deux siècles, a pleinement participé à son invention : c’est là du moins l’hypothèse de la photolittérature. En cette période de transition technologique majeure, il nous revient de cerner les nouvelles inventions littéraires de la photographie, pour comprendre aussi bien les enjeux contemporains du fait photographique que ceux de la littérature.


Joanna Pavlevski-MalingreMelusigne, Merlusine, Melusina : fortunes politiques d’une figure mythique du Moyen Âge au XXIe siècle, sous la direction de Christine Ferlampin-Acher

 

Résumé : Il peut sembler étonnant de consacrer une étude d’ampleur aux fortunes politiques d’une fée médiévale, d’une part parce qu’il est habituel de distinguer merveilleux et politique – alors que le recours au merveilleux est courant pour légitimer un pouvoir ou pour fonder une communauté politique -, et d’autre part parce que la branche maîtresse de la lignée desLusignan, dont Mélusine est l’ancêtre mythique, est éteinte depuis 1308. Pourtant, étonnamment, Mélusine, merveille suscitant des interprétations et représentations contrastées, entre dans des dynamiques politiques multiples. Dès le Moyen Âge, elle incarne des fortunes diverses, l’essor et le déclin de la lignée des Lusignan, qu’elle justifie.Instrumentalisée à des fins de domination, de légitimation et pour célébrer une mémoire lignagère dans les romans médiévaux de Jean d’Arras (1393) et Coudrette (c.1401), Mélusine s’impose au fil des siècles comme la Merlusine, la mère des Lusignan, mais aussi d’autres lignées aristocratiques, par le biais de textes littéraires, paralittéraires etd’armoiries. Parallèlement, dès le Moyen Âge, mais de façon accrue depuis le XXe siècle, cette figure lignagère est défigurée, ses enjeux sont déplacés, et Mélusine peut ainsi informer des questionnements identitaires divers, relatifs à une classe sociale ou à un individu, à la Nation ou à l’affirmation d’idées féministes.


Barbara ServantLégèreté pensive et énergie romanesque : Italo Calvino, Iris Murdoch et Raymond Queneau, sous la direction d’Emmanuel Bouju

 

Résumé : La « légèreté pensive » est une expression employée par Italo Calvino dans l’une de ses conférences des Lezioni americane pour définir un principe fondamental de l’écriture. Distinguée des notions de divertissement et de frivolité, selon l’auteur la légèreté pensive n’est en aucun cas passive, mais au contraire active, dense, et concise. Surtout, elle est indissociable d’une capacité à mettre le regard en mouvement et doit ainsi permettre de traduire le réel dans toute sa complexité et son énergie. Cette thèse propose alors d’étudier la façon dont la légèreté contribue chez Calvino ainsi que deux écrivains majeurs de la littérature européenne du siècle dernier – Raymond Queneau et Iris Murdoch – au projet commun de faire du roman une encyclopédie « ouverte » qui se caractérise par un engagement éthique : dire le monde sans l’enfermer sous une grille de lecture univoque ou dans un égo narcissique. À la fois essayistes et romanciers, ces trois auteurs n’ont de cesse de théoriser leur propre pratique tout en cherchant à maintenir vis-à-vis de celle-ci une distance critique. La légèreté pensive induit alors ce que l’on pourrait appeler une « énergie romanesque ». Définie comme une force en acte, l’énergie caractérise ici l’intensité du texte, sa vitalité, et la capacité du roman à appréhender et à faire appréhender au lecteur différemment le monde. Ainsi couplées, « légèreté pensive » et « énergie romanesque » permettent d’éclairer la facture des œuvres tout en soulevant des enjeux tout à la fois poétiques et philosophiques.


Chloé TazartezAprès l’attentat : fictions de l’événement terroriste dans les littératures arabe et états-unienne contemporaines, sous la direction d’Emmanuel Bouju

 

Résumé : Les attentats du 11 septembre 2001 ont eu un tel impact et un tel retentissement planétaire qu’ils sont parfois considérés comme l’événement historique marquant l’entrée du monde dans le XXIe siècle. Si ce bornage est discutable, l’importance du terrorisme dans la société contemporaine ne l’est pas. Ce travail s’attache à analyser la fictionnalisation de ces événements et à les mettre en perspective avec des fictions sur d’autres attentats-suicides. Il en résulte que l’exceptionnalité du 11 septembre 2001 réside principalement dans sa médiatisation. Cette étude s’organise en trois parties. Dans la première, nous interrogeons l’impact d’un tel événement sur la société ainsi que les enjeux de sa représentation fictionnelle. L’attention est centrée sur l’événement en lui-même, ses dimensions traumatiques et historiques ainsi que la valeur fictionnelle qu’il revêt dans les oeuvres du corpus. Dans la deuxième partie, nous entrons davantage dans les détails des oeuvres et nous observons la problématisation du langage et des discours face à l’événement, ainsi que la nécessité d’avoir recours à l’intertextualité pour aborder le traumatisme présent. Enfin, le parcours effectué dans les deux premières parties aboutit au constat que l’événement n’est pas traité dans le détail et constitue rarement le point central des oeuvres. Ainsi, l’attention se déplace de l’événement vers ceux qui le subissent : les personnages. L’absence d’ancrage temporel très précis nous permet d’élargir notre réflexion. L’étude de la configuration narrative en triple dispositif et l’analyse de la construction des personnages ont orienté notre interprétation des fictions du terrorisme comme une invitation à repenser l’humain et la société qu’il construit.


Marie BultéVisions de l’enfant-soldat : construction d’une figure dans les littératures africaines, sous la direction d’Emmanuel Bouju et Isaac Bazié

 

Résumé : Personnage de l’entre-deux mettant à mal les frontières communément admises entre l’enfance et l’âge adulte, entre la puissance et la vulnérabilité, entre la victime et le bourreau, l’enfant-soldat est une figure marquante de notre contemporanéité. Il n’est donc guère étonnant de le voir devenir un personnage littéraire. Cette étude a cherché à déterminer, dans une approche comparatiste, quel traitement les oeuvres littéraires réservaient à ce personnage et la manière dont elles en faisaient une figure singulière. Loin de simplement reprendre un répertoire exogène de significations et prolonger la figure médiatique de l’enfant-soldat, loin de miser uniquement sur la violence de son hybridité, les romans africains anglophones et francophones construisent une figure de témoin. Ce que l’étude a souhaité rendre visible, ce sont alors les visions tant historiographiques, éthiques que politiques que porte l’enfant-soldat témoin des guerres civiles africaines.